Entretien du lundi – Noureddine Affaya, (chercheur et critique marocain): Le cinéma arabe, à la croisée des chemins

Affaya

  Auteur de plusieurs livres sur le cinéma, la pensée et la civilisation, Noureddine Affaya, ancien membre de la HACA marocaine et critique de cinéma, était parmi nous à l’occasion du colloque sur le cinéma arabe : son histoire, son avenir et son rôle dans la renaissance arabe.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis professeur d’esthétique et de philosophie moderne à l’Université Mohamed-V de Rabat. Mais j’ai également présenté et dirigé des émissions culturelles  à la chaîne de télé 2M. La première s’appelait Diwan au milieu des années 90 et la deuxième Madarat de 1999 jusqu’en 2003. Par la suite, je suis devenu membre de la HACA (Haute autorité de la communication et de l’audiovisuel). Depuis 1988, j’ai publié plusieurs livres sur des thèmes philosophiques, politiques, mais aussi sur le cinéma car je suis critique de cinéma. Mes travaux de recherche se sont axés sur plusieurs thèmes tels que : «L’image de l’autre dans la pensée arabe contemporaine» ou «La perception de l’Occident dans le discours politique chez les islamistes». J’ai également réalisé des recherches sur «L’Occident imaginaire dans la pensée médiévale arabe depuis le Coran jusqu’à Ibn Khaldoun». Sur le cinéma j’ai publié un livre intitulé : Le discours cinématographique entre l’écriture et l’interprétation. J’ai récemment publié à Beyrouth un nouvel ouvrage intitulé : La démocratie inachevée : possibilités et obstacles de la lutte contre la dictature.

Comment êtes-vous venu au cinéma malgré vos préoccupations plutôt d’ordre philosophique ?
C’était d’abord par amour et par passion et c’est devenu par la suite une sorte de curiosité intellectuelle. On ne peut pas développer une réflexion sur ce domaine de création qu’est le cinéma sans passion et sans amour. J’ai découvert le cinéma très tôt dans ma jeunesse, et dès l’âge de 18 ans, j’ai intégré le ciné-club de Salé, une petite ville proche de Rabat. On se rendait également au ciné-club de Rabat dirigé à l’époque par le président de la Fédération des ciné-clubs lui-même qui n’était autre que Noureddine Saïl, l’actuel directeur du CCM (Centre Cinématographique Marocain). C’est en partie grâce à ce grand monsieur que j’ai appris plein de choses sur l’animation, la communication et l’art cinématographique.

Vous participez à ce colloque sur le cinéma arabe : son histoire, son avenir et son rôle dans la renaissance arabe qui s’est tenu du 18 au 20 décembre 2013 à Hammamet, organisé par le Centre d’Etudes de l’Unité Arabe. Parlez-nous de ce centre d’abord. 
En fait, je n’appartiens pas au centre, mais je prends part de temps à autre à ses activités. J’ai même publié des articles dans leur revue publiée à Beyrouth. C’est à mon avis l’un des centres de recherche les plus sérieux dans le monde arabe de par ses programmes de recherche. Et pour venir aux orientations du Centre des Etudes de l’Unité Arabe, il me semble qu’il s’est ouvert ces dernières années sur de nouveaux champs de recherche liés au développement de ce que la direction du centre appelle «Le projet civilisationnel arabe». Ainsi et depuis près de deux ans, les travaux du centre se sont intéressés aux différents modes de création artistique. C’est précisément dans ce cadre que s’inscrit ce colloque à Hammamet sur le cinéma arabe. Il reste que l’intitulé du colloque aurait pu être moins ambitieux et plus réaliste. Car j’aurais aimé qu’on se contente de l’histoire du cinéma arabe et son éventuel rôle dans ce qu’on a appelé «La Renaissance arabe» au lieu de s’aventurer à scruter l’avenir d’un secteur dont on ne dispose pas suffisamment de données précises ni de vision globale sur son état actuel. Certes, il existe certaines études qui ont été réalisées dans ce sens, mais je ne crois pas que cela nous permette de répondre à une question aussi stratégique que «Où va le cinéma arabe ?»

Comment trouvez-vous les différentes contributions présentées par les participants ?
Malgré le niveau inégal des contributions, je crois que cette rencontre fera date dans le processus de réflexion collective sur le cinéma arabe et son rôle. Cependant, je trouve que les axes d’études choisis dans ce colloque répondent plutôt aux préoccupations des critiques de cinéma et non pas à celles des professionnels du secteur. Mais finalement j’ai constaté que beaucoup d’idées intéressantes et une grande diversité de sensibilités ont pu s’exprimer à l’occasion de ce colloque et je pense que le livre qui sortira de cette rencontre sera une référence dans la réflexion générale et collective sur le cinéma arabe.

Votre communication a porté sur une question bien précise, à savoir la représentation de l’autre dans le cinéma arabe. Vous avez pris comme exemple deux films, un égyptien : Alexandrie pourquoi de Youssef Chahine et un tunisien : Champagne amer de Ridha Behi. Pourquoi ce choix ?
En fait, j’ai choisi de changer l’axe proposé par les organisateurs qui portait sur un autre thème très différent «Du cinéma de la cause au cinéma de l’individu». Car je trouve que cette distinction entre « cause collective » et la question de «l’individu» est très artificielle, d’une part, et qui suppose une opposition entre les deux, d’autre part. Or, je crois que la question de l’individu est elle-même une cause importante dans la société arabe. J’ai proposé alors un nouveau titre à ma communication, à savoir : «Aspects de tension entre l’autre et le soi dans la création cinématographique arabe». Et j’ai pris comme exemple deux films de sensibilité et d’univers différents mais qui se croisent dans leur approche sur le rapport entre le soi et l’autre.

Cela nous mène directement à une question classique qu’on ne cesse de répéter d’une rencontre à l’autre : peut-on parler d’un seul cinéma arabe ou de plusieurs cinématographies dans le monde arabe ?
Dans le monde arabe, hormis la politique qui présente des divergences complexes et compliquées, nous pouvons, à mon sens, parler sans problème d’une culture arabe, d’un cinéma arabe et d’une littérature arabe sans courir le risque d’une schématisation réductrice. Cela n’exclut pas l’existence de certaines spécificités visibles à l’œil nu d’un pays arabe à l’autre. D’où les appellations tout à fait légitimes quand on parle de cinémas marocain, égyptien, tunisien, algérien ou syrien…

Pensez-vous que les bouleversements politiques et sociaux appelés «Printemps arabe» auront un impact sérieux sur le cinéma arabe ?
Ce qui s’est passé depuis 2011 est pour moi un grand événement de l’Histoire. Le renversement de plusieurs régimes politiques arabes connus pour leur mépris de l’être humain et ses droits fondamentaux représente sans aucun doute un tournant majeur dans l’Histoire de notre région. Personnellement, je me suis abstenu de me réjouir très vite dès le début des événements en 2011. Certes, j’étais content de voir certains dictateurs quitter enfin la scène politique grâce aux luttes des peuples. Mais je pressentais le coût élevé de ces changements. Un coût qui sera payé par la génération actuelle. Dans tout cela, la Tunisie représente, spécialement pour nous au Maroc, un cas particulier. La réussite de la transition tunisienne aura sans doute un impact sur le Maroc mais aussi sur l’Algérie. C’est dans ce sens que nous espérons que l’élite politique tunisienne parviendra à s’entendre sur un consensus national pour l’instauration d’une démocratie qui respecte les aspirations de la population : c’est-à-dire plus de justice sociale, les droits de la femme, le respect de l’environnement, etc. Pour répondre à votre question, il est certain que tous ces changements auront une grande influence sur la création artistique d’une façon générale et sur le cinéma en particulier. De nouveaux modes d’expression verront le jour grâce à cette jeunesse qui ne cesse de nous surprendre par sa force et sa créativité et dont certains exploits cinématographiques commencent à s’imposer dans les festivals.

Au cours de la dernière décennie, le cinéma marocain a connu des succès importants au point qu’il s’est érigé en modèle pour les Tunisiens et les Algériens. D’après vous, quel est le secret de cette réussite ?
Sincèrement, il n’y a pas de secret. C’est simplement une évolution due d’une part à l’accumulation des expériences, surtout durant les années 90, et à un changement d’ère politique avec l’avènement du nouveau roi en 1999. Car, avant, le pouvoir politique défendait une culture conservatrice et traditionnelle et combattait alors toute forme d’activité culturelle, artistique et intellectuelle qui s’inscrit dans la modernité. Avec le changement politique qui a eu lieu, nous avons pu mettre en question ce que nous appelons au Maroc «les années de plomb». Il y a eu alors une relecture responsable de notre histoire. C’est dans ce cadre qu’il y a eu de nouveaux choix culturels sans qu’il y ait malheureusement un nouveau projet politique. Le cinéma a profité de ces changements pour créer une nouvelle dynamique.

Vous avez été membre pendant sept ans de la HACA (La Haute autorité de communication et de l’audiovisuel) au Maroc qui est l’équivalent  de la HAICA (Haute autorité indépendante de communication et de l’audiovisuel) en Tunisie. Pouvez-vous nous parler de l’expérience marocaine dans le domaine de la régulation des médias ?
L’idée d’un organisme de régulation des médias existe depuis des années au Maroc. Mais il a fallu attendre 2002 pour voter la loi stipulant la création d’une telle instance.  Cette instance ne sera fonctionnelle qu’en 2004. La HACA est un organisme qui s’inscrit dans une vision étatique globale des organismes de régulation dans les différents secteurs économiques. C’est une sorte de restructuration de l’Etat marocain. Nous avons dû commencer lentement. Au début, on ne disposait même pas d’un local. Mais on a pu quand même participer à l’élaboration des lois sur la communication et l’audiovisuel, et ce n’est qu’en 2006 qu’il y a eu la première vague d’autorisations de nouvelles radios. Malheureusement, pour des raisons politiques, nous n’avons pas pu délivrer d’autorisation pour des chaînes de télévision. Mais les nouvelles stations de radios autorisées ont permis aux Marocains de vivre et d’apprécier une certaine diversité dans le paysage médiatique. En 2009, il y a eu une deuxième vague d’autorisations mais cela ne concernait que les radios. Les télés étaient toujours exclues pour des raisons de réticences et de résistances politiques.

Quelles sont les prérogatives dont dispose la HACA au Maroc par rapport à notre HAICA ?
La HACA est une instance à la fois consultative et décisionnelle. Elle jouit d’une autonomie réelle vis-à-vis des autorités politiques. Ce n’est pas encore une indépendance totale, mais une autonomie suffisante pour qu’elle puisse faire son travail en toute transparence. Elle peut sanctionner les médias qui ne respectent pas les cahiers des charges. Mais elle se refusait de jouer un rôle de censure sur le contenu des programmes car nous avons voulu jouer un rôle de libéralisation et non de restriction.
Pour ce qui est de la HAICA tunisienne, j’étais ici en juin 2006 et nous avons rencontré à l’époque M. Kamel Labidi qui présidait la Commission de la réforme des médias.  Je lui ai dit qu’il ne fallait pas autoriser des radios ni des télés avant l’adoption d’une loi et l’installation de l’instance. Car, à mon avis, il faut avoir à sa disposition tous les moyens humains et matériels pour pouvoir faire son travail correctement. Mais il m’a semblé qu’il était déjà décidé à octroyer des autorisations sans attendre.

Entretien conduit par Mahrez KAROUI

La Presse de Tunisie le : 23-12-2013

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